En dix ans, le taux d'inclusion financière en Côte d'Ivoire est passé de 34 % à 58 %, porté par une adoption massive de la monnaie électronique dont les opérateurs sont passés de onze en 2019 à vingt en 2026. Le Rapport annuel sur l'inclusion financière 2025 présente ces chiffres comme la preuve d'une transformation réussie. Une lecture plus fine des mêmes données invite pourtant à une question moins confortable. Cette inclusion a-t-elle réellement fait entrer les Ivoiriens dans le système financier, ou leur a-t-elle simplement offert un canal de transaction sans jamais leur ouvrir la porte du crédit et de l'épargne ?
Le mobile money concentre aujourd'hui 55 % des comptes financiers du pays, loin devant les banques classiques qui n'en représentent que 30 % et la microfinance qui plafonne à 12 %, selon les données de la Banque mondiale citées dans le rapport. Le taux d'utilisation de la monnaie électronique a bondi à 84,24 % en 2024, contre 61,04 % cinq ans plus tôt. Ces chiffres racontent une histoire simple, celle d'un pays où le téléphone portable a remplacé le guichet bancaire comme point d'entrée dans la vie financière. Mais un point d'entrée n'est pas une intégration complète, et c'est précisément là que le rapport commence à se contredire lui-même.
Parmi les usagers de la monnaie électronique, 50 % l'utilisent pour des paiements quotidiens et 40 % pour des transferts d'argent. Seules 20 % des personnes parviennent à constituer une épargne formelle, et 8 % seulement accèdent au crédit. L'écart entre ces deux groupes de chiffres mérite d'être posé sans détour. Un système financier qui permet à huit personnes sur cent d'emprunter, mais à cinquante sur cent de payer leurs factures, construit-il une économie de capital ou une simple économie de flux ? La monnaie électronique ivoirienne semble avoir résolu le problème de la circulation de l'argent sans toucher à celui de son accumulation, ce qui revient à équiper une population sans jamais l'outiller pour investir.
Des barrières qui expliquent le plafond
Le manque de ressources financières reste le premier obstacle cité, par 60 % des personnes sous-intégrées. Le coût élevé des services préoccupe 30 % des usagers, l'éloignement géographique des agences en freine 20 %, et la lourdeur administrative en bloque 15 %. Ces proportions dessinent un système où l'accès matériel au mobile money n'a jamais été le vrai problème, contrairement à ce que la croissance à deux chiffres du taux d'utilisation pourrait laisser croire. Le problème se situe en amont, dans la capacité même des populations à générer un surplus mobilisable, et le mobile money, aussi performant soit-il comme canal, ne peut pas se substituer à cette capacité.
L'écart entre hommes et femmes, 61 % contre 54 % d'accès global aux produits financiers, se creuse nettement dans le secteur bancaire, où les femmes ne représentent que 28 % des clients individuels et 25 % des bénéficiaires de prêts. La géographie aggrave le tableau, puisque Abidjan concentre à elle seule 62 % des agences et des distributeurs automatiques du pays, laissant les zones rurales dépendantes presque exclusivement du téléphone portable. Cette concentration urbaine et cette inégalité de genre n'apparaissent pas comme des anomalies périphériques du système, mais comme des traits structurels qui expliquent pourquoi l'inclusion mesurée en nombre de comptes ne se traduit pas en inclusion mesurée en capacité d'emprunt.
Le climat de confiance envers les établissements traditionnels reste fragile. Sur les 207 plaintes enregistrées en 2025 par l'Observatoire de la qualité des services financiers, 73,91 % visent directement les établissements de crédit, et plus de 55 % concernent la gestion des comptes courants. Ces chiffres suggèrent que la défiance ne porte pas sur le mobile money, largement adopté et peu contesté, mais sur l'univers bancaire classique, celui-là même vers lequel les autorités souhaitent aujourd'hui faire migrer des millions d'usagers.
Le pari des autorités et des acteurs financiers consiste désormais à transformer cette masse d'utilisateurs de paiement quotidien en clients bancarisés au sens complet du terme, capables d'épargner, d'emprunter et d'investir. Les chiffres de 2025 posent une question à laquelle personne n'a encore répondu. Qui, des banques historiques peu présentes hors d'Abidjan ou des opérateurs de mobile money déjà ancrés dans le quotidien des ménages, portera la responsabilité de combler ce fossé entre l'usage massif et l'accès réel au capital ?

Par Pistis Kayembe


