Économie

Crypto : le Ghana et le Nigéria légifèrent et le franc CFA recule face au dollar numérique

Pendant que le Ghana et le Nigeria dotent leurs marchés numériques de lois, de licences et de bacs à sable, les huit pays de l'UEMOA restent suspendus entre prudence et attentisme. Sur le terrain, les stablecoins en dollars ne demandent l'avis de personne et progressent chaque jo

Pendant que le Ghana et le Nigeria dotent leurs marchés numériques de lois, de licences et de bacs à sable, les huit pays de l'UEMOA restent suspendus entre prudence et attentisme. Sur le terrain, les stablecoins en dollars ne demandent l'avis de personne et progressent chaque jour un peu plus dans les usages réels.

Acheter, détenir ou transférer des cryptomonnaies n'est ni interdit ni encadré dans l'espace UEMOA, une situation qui dure depuis des années et que la percée fulgurante des stablecoins rend chaque mois plus intenable. Aucun texte communautaire ne définit le statut du bitcoin, de l'ether ou des jetons adossés au dollar, aucune autorité n'est mandatée pour délivrer des licences aux plateformes d'échange, et un utilisateur spolié par un exchange étranger n'a, dans les faits, presque aucun recours. Seule certitude inscrite noir sur blanc, les cryptomonnaies ne constituent pas une monnaie légale dans la zone et aucun commerçant n'est tenu de les accepter.

Ce flou n'a pourtant rien d'un désintérêt. Depuis janvier 2024, la BCEAO exige un agrément des fintechs opérant sous sa supervision, un dispositif qui a permis d'en régulariser 31 sur 131 identifiées à fin février 2026. Un comité interne, baptisé C-CRYPTO, travaille discrètement à l'élaboration d'un futur cadre pour les actifs numériques. Et le 8 mai dernier, la Banque centrale a réuni à Dakar gouverneurs et superviseurs de la région pour sa première conférence internationale consacrée au sujet. La philosophie qui s'en dégage tient en une ligne directrice assumée, réguler sans interdire et encadrer sans freiner l'innovation. Une posture d'équilibriste qui traduit surtout une chose, l'institution ne peut plus se permettre d'ignorer le dossier, mais elle n'a pas encore arrêté sa doctrine.

Trois inquiétudes reviennent systématiquement dans les discours des autorités monétaires régionales. La première touche à la substitution monétaire, avec des stablecoins en dollars qui grignotent progressivement la place du franc CFA dans les transactions courantes. La deuxième concerne le financement illicite, faute d'un dispositif de lutte contre le blanchiment réellement adapté aux actifs numériques. La troisième vise l'instabilité financière, les institutions locales étant de plus en plus exposées à la volatilité des marchés crypto sans le moindre filet réglementaire. Pour reprendre la main sur des flux qui lui échappent déjà en partie, la BCEAO explore de son côté sa propre monnaie numérique de banque centrale libellée en FCFA.

Deux voisins qui ont choisi d'avancer

Le contraste avec les pays anglophones voisins est frappant. Le Nigeria a fait basculer son cadre légal avec l'Investments and Securities Act 2025, qui classe désormais les actifs numériques comme des valeurs mobilières placées sous la supervision de la Securities and Exchange Commission. La banque centrale nigériane, qui avait pourtant interdit aux banques de traiter des transactions crypto en 2021, a opéré un revirement complet en autorisant depuis décembre 2023 les établissements financiers à servir les entreprises dûment licenciées par la SEC. Concrètement, la SEC a lancé cette année son Accelerated Regulatory Incubation Programme, un bac à sable réglementaire permettant aux exchanges et prestataires de services d'actifs virtuels de tester leurs modèles avant un déploiement à pleine échelle.

Le Ghana suit une trajectoire similaire. Le pays a adopté début 2026 le VASP Act, une loi qui formalise pour la première fois le statut des prestataires de services d'actifs virtuels sous supervision conjointe de la SEC ghanéenne et de la Bank of Ghana. Un bac à sable réunissant onze entreprises a ouvert dès mars, et Accra a accueilli en juillet la première conférence panafricaine entièrement consacrée aux stablecoins, coorganisée avec Bitnob et Tether. Le message porté sur place est sans ambiguïté, la question n'est plus de savoir si les stablecoins doivent s'intégrer à l'économie mais comment le faire sans sacrifier l'intégrité financière.

Pendant que les textes se discutent ou se font attendre, les usages, eux, se sont déjà installés. Les stablecoins représentent aujourd'hui environ 43 % de l'ensemble du volume des transactions en cryptomonnaies en Afrique subsaharienne, selon les données de Chainalysis. Rien qu'en 2025, l'USDT a traité plus de 13 000 milliards de dollars dans le monde, avec une moyenne de 35 milliards échangés chaque jour au service de 576 millions d'utilisateurs, et l'adoption sur le continent a progressé de 18,6 % sur un an.

Sur le terrain, les usages restent très concrets. Les diasporas s'en servent pour envoyer de l'argent plus vite et à moindre coût que par les circuits bancaires classiques. Les entreprises y trouvent un accès au dollar quand les devises locales se raréfient pour payer fournisseurs, salaires ou importations. Un nombre croissant d'acteurs commence même à automatiser paiements et règlements grâce à des stablecoins programmables. Dans l'espace francophone, cette adoption demeure toutefois plus timide qu'au Nigeria ou au Kenya, freinée par des rampes d'accès fiat peu fiables, une tension persistante entre exigences de conformité et inclusion financière, et une méconnaissance encore large chez les commerçants comme chez les consommateurs.

Derrière le débat technique sur le statut légal des cryptomonnaies se cache un enjeu plus large, celui de la souveraineté. Chaque transaction en stablecoin dollar qui échappe au système bancaire régional est une transaction que la BCEAO ne voit pas, ne taxe pas et ne peut pas superviser. Et pendant que la zone UEMOA temporise au nom d'une prudence par ailleurs légitime au vu des risques réels de blanchiment et d'instabilité, elle laisse le marché s'organiser sans elle. Ce vide n'a rien de neutre, il est déjà occupé par d'autres acteurs, des plateformes internationales aux émetteurs de stablecoins.

Le pari du Ghana et du Nigeria comporte lui aussi ses propres risques, réguler trop vite pouvant étouffer l'innovation ou pousser les usages vers l'informel si le cadre est mal calibré. Ces deux pays ont néanmoins choisi de peser sur la définition des règles plutôt que de les subir. Pour l'UEMOA, le danger n'est plus tant de mal réguler les cryptomonnaies que de voir le franc CFA céder, transaction après transaction, un peu de terrain face à un dollar numérique qui, lui, n'attend l'autorisation de personne.

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