L'économie numérique est présentée depuis plusieurs années comme un moyen de créer des emplois pour les jeunes et d'élargir l'assiette fiscale de l'État, au point qu'un ministère lui est désormais dédié. À Kinshasa, développeurs, créateurs de contenus, vendeurs en ligne et formateurs nourrissent cette promesse. Une question dérange pourtant, où atterrit l'argent que ces jeunes gagnent auprès de clients étrangers.
Faute d'accès direct à PayPal ou à Stripe avec un compte congolais, certains entrepreneurs ouvrent un compte à l'étranger, passent par un intermédiaire installé dans un pays tiers ou empruntent le compte d'un proche de la diaspora. Chaque montage entraîne des commissions et des délais. Il déplace aussi le point d'arrivée de l'argent hors du système financier congolais.
Or une administration fiscale n'impose que ce qu'elle peut voir. Un revenu qui ne franchit jamais une banque congolaise laisse peu de traces exploitables, et aucune donnée publique identifiée ne permet de mesurer la part de ces recettes qui échappe ainsi à l'impôt. L'État mise donc sur une matière imposable que le blocage des paiements rend, en grande partie, invisible.
Les agrégateurs locaux réparent une partie du tableau. En réunissant Orange Money, Airtel Money, M-Pesa, Afrimoney et les cartes bancaires derrière une interface pour développeurs, ils sécurisent l'encaissement à l'intérieur du pays, donc des recettes que le fisc peut suivre. Ils ne règlent pas la facturation d'un client étranger, précisément celle qui alimente le détour décrit plus haut.
Un ministère, deux centres de données, mais qui tient la clé
Le pays a beaucoup investi du côté de la production. Deux centres de données certifiés Tier III par l'Uptime Institute ont ouvert à Kinshasa en 2024, dont celui de Raxio, adossé à un investissement de 30 millions de dollars. Les startups peuvent désormais héberger leurs serveurs sur place, avec moins de coûts en devises et moins de latence. L'encaissement des revenus venus de l'extérieur, lui, ne semble être la mission explicite d'aucune institution, du moins d'après les informations publiques disponibles.
La Banque centrale dispose pourtant d'un outil, le suivi du rapatriement des recettes d'exportation. Une de ses instructions administratives, qui modifie l'édition 2017 de ses tarifs et conditions d'opérations, prévoit une pénalité de 1% du montant non rapatrié par jour de retard, et de 5% en cas de défaut de rapatriement, avec l'obligation de rapatrier sous dix jours ouvrés. Le texte se justifie par la volonté de contrôler la valeur des biens réellement exportés, et les extraits consultés ne précisent pas le sort d'un indépendant qui facture un client étranger en ligne, alors que la réglementation de change de la Banque encadre bien les exportations de biens et de services.
Ce que d'autres banques centrales ont fait
L'Algérie a choisi d'aborder le sujet de front. Son règlement du 28 mars 2021 dispense de domiciliation bancaire les exportations en ligne de services numériques, les services des start-up et ceux des professionnels non commerçants. Tout paiement reçu doit toutefois être rapatrié auprès d'une banque en Algérie et crédité au compte en devises de l'exportateur, et la Banque d'Algérie présente elle-même la mesure comme un moyen d'intégrer ces acteurs dans une démarche d'inclusion financière. Les recettes de projets non déclarés au préalable à la banque sont, elles, encaissées en dinars.
Le Maroc suit une logique proche, avec un cadre plus formel. Selon un cabinet de conseil qui résume l'instruction de 2026, toute exportation de services doit reposer sur un contrat écrit soumis à la banque domiciliataire, les recettes doivent être rapatriées sous 150 jours, et l'exportateur peut conserver 70% des encaissements sur un compte en devises. La définition de l'exportation de services y a été élargie pour couvrir les prestations numériques. Le message est double, l'État accepte que l'argent gagné à l'étranger reste en devises, et demande en échange qu'il passe par le système bancaire national.
La géographie ajoute une question. La RDC se situe au croisement de trois espaces économiques régionaux, ce qui devrait faire de Kinshasa une plateforme naturelle pour facturer des clients venus de plusieurs marchés. Un créateur congolais peut-il vraiment le faire aujourd'hui sans repasser par un compte étranger, la réponse des banques, des opérateurs et de la Banque centrale dira si ce carrefour est un atout ou seulement un argument.
Le numérique ne remplira les caisses de l'État que si l'argent gagné par ses jeunes passe par un guichet congolais. Faut-il alors un cadre de facturation transfrontalière porté par la Banque centrale, à la manière d'Alger ou de Rabat, ou un acteur privé capable de jouer les passerelles. Tant que ce détour existera, le fisc disposera de peu de visibilité sur une partie des revenus de cette économie numérique.

Par Pistis Kayembe


