Le Kenya utilise les paiements mobiles depuis plus de vingt ans, et M-Pesa a fait de ce pays une référence mondiale de l'inclusion financière. En juillet 2026, le réseau comptait 94,35 millions de comptes enregistrés et 5,6 milliards de dollars y ont transité en un seul mois. Ce succès, aussi impressionnant soit-il, a occupé tout l'espace du débat sur l'innovation financière kenyane, au point de faire passer au second plan une question plus large, celle de la maîtrise nationale d'une partie de l'infrastructure qui fait tourner le commerce du pays.
Le lancement par Kenswitch d'un système de cartes national ravive cette question. Le Kenya comptait 13,76 millions de cartes de paiement en juillet 2026, dont 11,16 millions de cartes de débit, et 56 083 terminaux ont traité plus de 6,2 millions de transactions ce même mois, pour 209 millions de dollars. Un marché conséquent, dont une partie importante des paiements par carte repose encore sur des réseaux internationaux, Visa et Mastercard en tête.
Ce qui s'est passé quand un pays a perdu cet accès
L'histoire récente offre un précédent qui dépasse la simple hypothèse d'école. En mars 2022, Visa et Mastercard ont suspendu leurs opérations en Russie, en réponse aux sanctions liées à l'invasion de l'Ukraine. Les cartes émises par les banques russes ont cessé de fonctionner à l'étranger, et les cartes étrangères ont cessé de fonctionner en Russie. Un pays entier s'est retrouvé coupé, du jour au lendemain, d'un réseau de paiement sur lequel reposait une partie de son commerce international.
Ce qui a permis à la Russie d'amortir le choc n'a rien d'anodin pour notre propos, ses paiements intérieurs ont continué de fonctionner normalement, la banque centrale russe l'a confirmé, précisément parce qu'ils transitaient par un système national, indépendant des réseaux étrangers. Le pays n'a pas eu à choisir entre subir une coupure totale ou négocier son maintien dans le réseau international, il possédait déjà l'alternative domestique qui a absorbé le choc.
Le Kenya, dans sa configuration actuelle, ne dispose pas encore d'une alternative nationale comparable pour ses paiements par carte. Un événement géopolitique qui déclencherait une suspension similaire de Visa ou Mastercard pourrait donc toucher directement les 13,76 millions de cartes en circulation dans le pays, sans filet de secours comparable à celui dont a bénéficié la Russie.
Le coût silencieux d'une dépendance permanente
Au-delà du scénario de rupture brutale, une dépendance de long terme a aussi un coût plus discret. Chaque transaction par carte traitée au Kenya peut générer des commissions dont une partie revient aux réseaux internationaux qui interviennent dans la transaction, plutôt que de rester intégralement dans l'écosystème financier kenyan. Nous n'avons pas trouvé de chiffre public consolidé mesurant précisément cette valeur pour le marché kenyan, mais une carte nationale permettrait de router localement une partie des transactions purement domestiques, et donc de retenir localement une partie de la valeur qu'elles génèrent.
Le texte qui accompagne le lancement de Kenswitch cite l'Inde et l'Arabie saoudite comme modèles, avec des volumes impressionnants pour RuPay et Mada. Ces réussites ne doivent cependant pas masquer une réalité plus dure, plusieurs pays ont tenté de lancer des systèmes de cartes nationaux sans parvenir à sortir du cercle vicieux que l'auteur du texte source identifie lui-même, les commerçants acceptent une carte parce que les clients la possèdent, les clients la veulent parce que les commerçants l'acceptent. Aucune loi économique ne garantit qu'un Kenswitch réussira là où d'autres projets similaires se sont essoufflés faute d'avoir résolu ce problème d'amorçage.
Le succès de M-Pesa a lui-même reposé sur une conjoncture précise, un pays qui n'avait pas hérité des habitudes des marchés déjà équipés en cartes et en agences bancaires, et qui a résolu un problème local avec la technologie alors disponible. Rien ne garantit qu'une carte nationale kenyane bénéficiera d'une conjoncture aussi favorable, d'autant que le marché des cartes existe déjà et fonctionne, contrairement au vide que M-Pesa avait comblé vingt ans plus tôt.
La souveraineté des paiements ne se confond pas avec l'autarcie. Un Kenyan voyageant à Londres ou à New York a besoin de l'interopérabilité que seuls des réseaux comme Visa et Mastercard offrent aujourd'hui à cette échelle, et rien dans le précédent russe ne suggère qu'il faille rompre ce lien. La question posée par Kenswitch n'est pas de choisir entre le réseau international et un système national, elle est de savoir si un pays dont le commerce intérieur repose de plus en plus sur les paiements numériques peut se permettre de ne posséder aucune alternative domestique le jour où ce lien serait rompu par une décision prise ailleurs.
Le précédent russe ne dit pas que ce jour viendra forcément pour le Kenya. Il dit seulement qu'un pays qui n'a jamais eu à tester cette dépendance ne sait pas encore ce qu'il lui en coûterait de la découvrir sans filet.

Par Pistis Kayembe


