Il y a quelque chose de vertigineux dans ce chiffre. Près d'un milliard d'Africains vivent aujourd'hui sous une couverture mobile haut débit et pourtant ne sont pas connectés. Pas parce que le signal n'arrive pas jusqu'à eux, mais parce que quelque chose d'autre les retient à distance de l'économie numérique. L'Afrique a gagné une guerre. Elle n'a pas encore gagné la suivante.
Le mobile n'est plus un simple outil pour appeler ou envoyer un SMS. C'est devenu une infrastructure économique à part entière, au même titre qu'une route ou qu'un réseau électrique. En 2025, les technologies et services mobiles ont généré 240 milliards de dollars de valeur économique sur le continent, soit 7,8% du PIB régional, et soutenu environ 13 millions d'emplois directs et indirects. D'ici 2030, cette contribution devrait grimper à 290 milliards de dollars. Ces montants ne racontent pas seulement une industrie qui prospère. Ils racontent un continent où le téléphone est devenu, presque malgré lui, l'un des piliers silencieux de l'économie réelle.
Et pourtant, derrière cette masse de milliards se cache un paradoxe que peu de rapports osent nommer aussi clairement. Être couvert par un réseau ne signifie pas être connecté. En Afrique, 28% de la population est aujourd'hui réellement en ligne, tandis que 63% vit sous couverture mobile sans jamais s'y connecter. Seuls 9% restent totalement hors de portée d'un signal. Le vrai obstacle n'est donc plus la construction d'antennes. Il est ailleurs, dans les foyers, dans les poches, dans les habitudes. Cette bascule change tout dans la manière de penser la transformation numérique du continent.
Pourquoi tant de gens couverts restent-ils hors ligne ? La réponse tient d'abord à un mot simple, l'accessibilité. Le prix d'un smartphone d'entrée de gamme représente en moyenne 24% du revenu mensuel en Afrique subsaharienne, et peut grimper jusqu'à 80% dans certains pays. À cela s'ajoutent le coût de la data et l'absence de compétences numériques suffisantes pour transformer un appareil en opportunité. Alors une question mérite d'être posée sans détour aux décideurs publics et aux opérateurs. À quoi sert un réseau 4G ou 5G ultra performant si une partie de la population n'a tout simplement pas les moyens matériels d'en profiter ?
La fiscalité, elle, agit comme un révélateur des priorités d'un État. Le secteur mobile a reversé 45 milliards de dollars de taxes en 2025, dont 20 milliards issus directement de la TVA et des droits de douane sur les terminaux. Ghana et Afrique du Sud ont choisi de baisser la garde fiscale en avril 2025, supprimant respectivement le prélèvement sur le mobile money et la taxe d'accise sur les smartphones d'entrée de gamme. Les résultats n'ont pas tardé. Les volumes de transactions mobile money ghanéens ont bondi de 31% en un an, tandis que l'adoption des smartphones sud-africains a connu un rebond immédiat. L'État peut voir le numérique comme une simple vache à lait fiscale, ou comme un terrain à ensemencer pour une valeur bien plus grande à long terme.
C'est dans cette tension entre taxation et inclusion que le mobile money prend tout son sens. Ce que ce service a démontré, sur ce continent en particulier, c'est qu'un téléphone peut faire bien plus que connecter des personnes entre elles. Il peut devenir une banque de poche, un outil de traçabilité fiscale, une infrastructure commerciale complète. Les fintechs africaines n'ont fait que prolonger cette intuition initiale, en construisant par-dessus cette couche mobile des services financiers que les banques traditionnelles n'avaient jamais réussi à faire descendre jusqu'au dernier kilomètre.
Ce glissement d'usage transforme en profondeur le métier même des opérateurs télécoms. Ils ne se contentent plus de vendre des gigaoctets. Selon une enquête de la GSMA, 79% des opérateurs africains désignent désormais leur transformation en partenaires numériques comme objectif stratégique premier, devant même le rendement financier. MTN ouvre ses capacités réseau à des développeurs tiers via sa plateforme Chenosis, Safaricom fait de même avec Daraja 3.0, Orange Maroc déploie de l'intelligence artificielle souveraine pour ses clients entreprises. Jusqu'où cette mue peut-elle aller avant que la frontière entre télécom et entreprise technologique ne s'efface complètement ?
L'intelligence artificielle s'annonce déjà comme le prochain terrain de bataille, et elle ne devrait pas être regardée comme une simple mode technologique venue d'ailleurs. La vraie question est de savoir si l'Afrique sera capable de construire ses propres modèles, avec ses propres données, dans ses propres langues. Le continent compte plus de 2000 langues, largement absentes des grands systèmes d'IA mondiaux. La coalition lancée par la GSMA et six opérateurs africains autour de l'intelligence artificielle \"par l'Afrique, pour l'Afrique\" a déjà produit un premier modèle de raisonnement ouvert en swahili. C'est un début modeste, mais un début qui pose une intention claire, celle de ne pas laisser d'autres décider à la place du continent de ce que doit être son intelligence artificielle.
Et c'est précisément là que la réflexion doit monter d'un cran. Si l'Afrique devient massivement connectée tout en restant dépendante des technologies, des plateformes, des capitaux et des compétences venus d'ailleurs, peut-on encore parler de souveraineté numérique ? La connectivité seule ne garantit ni contrôle, ni création de valeur locale. Un continent peut être truffé d'antennes et rester, économiquement, un simple marché de consommation pour des acteurs étrangers. La souveraineté ne se mesure pas au nombre de gigahertz disponibles, elle se mesure à la capacité de transformer ces gigahertz en propriété intellectuelle, en emplois qualifiés, en entreprises locales qui grandissent.
La première révolution mobile africaine a consisté à faire tomber les barrières de la couverture. La prochaine devra faire tomber celles de l'accès réel, des compétences, de la propriété de la donnée et de la valeur créée sur place. Connecter un continent ne suffit plus. Il faut désormais l'enrichir.

Par Pistis Kayembe


