Un chiffre suffit parfois à révéler un mensonge statistique. En 2025, l'Afrique n'a capté que 0,58 % du financement mondial de la blockchain, un chiffre qui ressemble à un aveu de faiblesse, presque à une absence. Il ne mesure pourtant qu'un flux de capitaux, pas un niveau d'activité, et c'est là qu'il devient trompeur. Ce qu'il masque est plus intéressant que lui-même, l'écart entre ce que l'Afrique produit et ce que le monde accepte de lui prêter.
Le vrai danger serait de lire cette faiblesse financière comme la confirmation d'un marché encore immature ou trop risqué pour être pris au sérieux. Les chiffres racontent pourtant une autre histoire. La blockchain représente 6,9 % des transactions de capital-risque recensées en Afrique, tandis qu'elle ne représente que 0,58 % du financement mondial du secteur. Elle pèse également 5,3 % des montants de capital-risque africains, une proportion supérieure à sa part dans les financements mondiaux. L'activité est donc bien là.
Ce qui manque, c'est surtout la profondeur du capital qui devrait accompagner cette activité. Le ticket médian des levées africaines plafonne à 1,9 million de dollars, contre 3,2 millions dans le reste du monde. Le problème apparaît surtout lorsque ces entreprises cherchent à passer du premier tour de financement au changement d'échelle. Elles peuvent convaincre un premier cercle d'investisseurs, mais peinent encore à obtenir les chèques nécessaires pour transformer une innovation prometteuse en entreprise capable de dominer son marché.
Ce que le marché africain construit aujourd'hui n'a d'ailleurs plus grand-chose à voir avec l'image encore répandue d'un secteur porté par la spéculation crypto. Les projets qui attirent désormais l'attention traitent des paiements transfrontaliers, des prêts adossés à des stablecoins, du financement du commerce et des chaînes d'approvisionnement, de la tokenisation d'actifs réels, ou encore d'outils de vérification et de lutte contre la fraude. Ce sont des réponses concrètes à des frictions économiques bien identifiées sur le continent. Pour un investisseur habitué aux logiques classiques de la finance, ces usages ne devraient pas sembler exotiques, ils prolongent des besoins qu'il connaît déjà dans les paiements, le crédit ou la microfinance.
La levée de 22 millions de dollars réalisée par Kredete en 2025 illustre bien ce que ce type de projet peut déclencher lorsqu'il touche juste. En construisant un pont entre les envois de fonds de la diaspora et l'accès au crédit, l'entreprise a démontré qu'un problème financier réel, correctement résolu, pouvait convaincre des investisseurs d'écrire un chèque nettement supérieur à la moyenne du marché. La preuve existe désormais qu'un modèle africain peut sortir de la fourchette basse des tickets habituels.
Il serait pourtant imprudent d'y voir la preuve d'un basculement général du marché. Un seul tour de cette ampleur ne suffit pas à effacer la réalité d'un marché qui n'a compté que vingt-huit transactions blockchain recensées sur l'ensemble du continent en 2025. La démonstration existe. Elle reste isolée, et c'est justement cette rareté qui rend le cas Kredete aussi visible qu'exceptionnel. Le défi n'est donc plus seulement de faire émerger des entreprises capables de lever. Il est de créer les conditions pour qu'elles puissent lever régulièrement et à des montants suffisamment importants pour changer d'échelle.
C'est peut-être sur le terrain réglementaire que le rapport de force commence à évoluer le plus sérieusement, et cette évolution ne se joue plus seulement pays par pays. Elle se joue aussi à l'échelle des grandes zones monétaires du continent, là où une décision peut concerner plusieurs États à la fois. La question n'est plus tellement de savoir si tel ou tel gouvernement doit autoriser ou interdire les actifs numériques. Elle est de savoir si les institutions communes, banques centrales et régulateurs régionaux sont capables de produire des règles suffisamment lisibles pour que des investisseurs institutionnels puissent évaluer un risque avec précision, plutôt que par approximation.
La zone CEMAC illustre cette évolution. Après avoir longtemps réagi au coup par coup, notamment lorsque la Commission bancaire de l'Afrique centrale avait restreint les opérations liées aux crypto-actifs après l'adoption du bitcoin par la République centrafricaine, la sous-région s'oriente vers une approche plus structurée. La Commission de surveillance du marché financier de l'Afrique centrale encadre désormais les actifs virtuels et leurs prestataires, et la Banque des États de l'Afrique centrale a organisé en février 2026, avec le Fonds monétaire international, un séminaire consacré à ces enjeux. Le sujet n'est plus celui de l'interdiction. Il devient celui de l'encadrement.
L'expérience centrafricaine, à l'intérieur même de cette zone, agit à l'inverse comme un signal d'alerte. Selon des données du Fonds monétaire international, à peine 2 millions de dollars auraient finalement été souscrits sur un plan d'émission de Sango Coin bien plus ambitieux, avant que plusieurs dispositifs parmi les plus controversés ne soient remis en cause. Cet écart entre l'ambition affichée et les montants réellement mobilisés rappelle qu'une stratégie crypto ne remplace ni la confiance institutionnelle ni les fondamentaux financiers. La technologie peut créer de nouveaux instruments. Elle ne peut pas, à elle seule, fabriquer la confiance nécessaire pour qu'un marché fonctionne durablement.
Dans la zone UEMOA, la prudence reste pour l'instant la ligne officielle, et le contraste avec la CEMAC est instructif. La Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest a organisé en mai 2026 à Dakar une conférence sur les crypto-actifs, présentée comme un pas vers l'action après des années d'observation, mais en juillet 2026 son gouverneur rappelait encore que ces actifs n'étaient ni une monnaie ni un cadre réglementé, sans calendrier annoncé. Ce décalage de rythme entre les zones monétaires doit désormais intéresser les investisseurs autant que les chiffres bruts du continent.
Le jour où les marchés apprendront à mesurer le risque africain zone par zone plutôt qu'à travers une perception uniforme du continent, ce ne sera pas la blockchain africaine qui aura changé de nature. Ce sera le regard porté sur elle.

Par Pistis Kayembe


