Entre 2018 et 2025, l'encours moyen de crédit accordé par emprunteur par les institutions de microfinance (IMF) en République démocratique du Congo est passé de 530 à 2 891 dollars, selon une étude publiée en août 2026 par Innogence Consulting, en collaboration avec l'Association nationale des institutions de microfinance (ANIMF) et l'Association professionnelle des coopératives d'épargne et de crédit (APROCEC). Une multiplication par 5,5 qui, présentée seule, ressemble à un signe de vitalité du secteur.
Le détail des chiffres raconte pourtant une histoire différente. Le nombre moyen d'emprunteurs suivis par un agent de crédit est tombé de 376 à 79 sur la même période, tandis que l'encours géré par agent progressait de 199 000 à 229 000 dollars. Les auteurs de l'étude y voient l'émergence d'une mésofinance, un segment intermédiaire entre le microcrédit traditionnel et le financement bancaire classique. Le terme est technique, mais la réalité qu'il recouvre est plus simple, les agents traitent moins de dossiers et privilégient ceux qui pèsent davantage.
Cette recomposition se lit avec le plus de netteté du côté des micros, petites et moyennes entreprises. Le montant moyen des crédits qui leur sont accordés a plus que doublé, passant de 2 824 à 6 143 dollars, pendant que l'encours global consacré à ce segment était multiplié par cinq au sein de l'échantillon étudié. Advans Congo propose désormais un produit baptisé Crédit Boss, destiné aux investissements et aux extensions de capacité, à partir de 30 000 dollars. SMICO, de son côté, consacre environ 80 % de son portefeuille aux crédits professionnels, loin de l'image du microcrédit de subsistance qui a longtemps défini le secteur.
Cette montée en gamme ne repose pas uniquement sur les choix des IMF. Le Fonds pour l'inclusion financière a accordé 5,9 millions de dollars à Baobab RDC pour soutenir le financement des MPME, et structuré pour SMICO un dispositif combinant 4,85 millions de dollars de refinancement à une garantie de portefeuille de 7 millions de dollars. Ces mécanismes de partage de risque permettent aux institutions de prêter davantage à des clients plus solides, sans nécessairement démontrer que le secteur dans son ensemble est devenu plus robuste.
C'est dans le financement des femmes que le basculement apparaît le plus brutalement. Le montant moyen des crédits qui leur sont accordés est passé de 302 à 3 894 dollars entre 2018 et 2025, une progression spectaculaire en apparence. Mais le nombre d'emprunteuses a été divisé par deux sur la même période, pendant que l'encours qui leur est consacré était multiplié par plus de six. Deux fois moins de femmes reçoivent aujourd'hui des montants nettement supérieurs. Ces chiffres peuvent suggérer un déplacement du financement vers des entrepreneures déjà structurées, mais ils ne permettent pas à eux seuls d'établir que celles-ci ont remplacé les emprunteuses les plus modestes.
L'étude assume cette lecture économique sans détour. Ce recentrage stratégique, selon ses auteurs, réduit les coûts de transaction, d'acquisition et de supervision par dollar prêté, et maximise le produit net par client. La logique est imparable sur le plan comptable, traiter un petit nombre de gros dossiers coûte moins cher que traiter un grand nombre de petits, dont chacun exige les mêmes efforts de prospection, d'analyse et de recouvrement.
Le risque de cette rationalisation peut toutefois retomber sur ceux que le secteur affirmait vouloir servir en priorité. Des institutions historiquement construites autour des besoins des plus exclus du système bancaire orientent une part croissante de leurs ressources vers des entreprises déjà en capacité d'absorber des crédits de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Le rapport lui-même parle d'un abandon progressif de l'approche de masse du microcrédit de subsistance, au profit de segments jugés plus créateurs de valeur.
La question posée par ces données dépasse le seul cas congolais. Un secteur né pour compenser l'exclusion bancaire peut-il, sans perdre son sens, choisir de devenir plus sélectif que les banques qu'il était censé suppléer. L'étude d'Innogence Consulting ne tranche pas cette question, elle en fournit simplement les preuves chiffrées.

Par Pistis Kayembe


